L’Atelier transmet la mémoire – 19 avril 1943: Insurrection du ghetto de Varsovie et arrêt du XXe convoi – Lettres à Khayé « Je reviendrai »

L’Atelier transmet la mémoire – 19 avril 1943: Insurrection du ghetto de Varsovie et arrêt du XXe convoi – Lettres à Khayé « Je reviendrai »

Le 19 avril l’ASBL Mémoire Auschwitz , l’Institut Polonais de Bruxelles et l’asbl Atelier Marcel Hastir s’étaient associés pour commémorer le 75e anniversaire de deux grands actes de résistance, le soulèvement du ghetto de Varsovie et l’attaque du XXe convoi de déportation de Malines vers Auschwitz.

Pour l’occasion le documentaire « ROTEM » d’Agnieszka ARNOLD sur Kazik Ratajzer (Simcha ROTEM), l’un des derniers survivants du soulèvement du ghetto de Varsovie a été présentée au Cinéma Aventure. Le film est constitué de fragments de conversations menées par Simcha Rotem – Juif polonais né à Varsovie, combattant durant le soulèvement du ghetto (1943) et l’insurrection de Varsovie (1944) – avec Marek Edelman, ainsi que d’autres héros de l’époque tels Luba Gawissar, Julek Harmatz et Ziuta Hartman. 

La projection était précédée par une introdution de Johan Puttemans (Asbl Mémoire d’Auschwitz) « Comment visiter aujourd’hui l’ancien ghetto de Varsovie ». Le film était suivi par l’exposé de Karin von Steinburg, présentant L’Atelier Marcel Hastir et son implication dans l’arrêt du XXe convoi de Malines vers Auschvitz par Youra Livchitz, Robert Maistriau et Jean Franklemon (voir ci-après).

La soirée s’est cloturée avec la projection de 3 témoignages audiovisuels de rescapés du XXe convoi (Sarah Timperman et Stéphanie Perrin/ ASBL Mémoire d’Auschwitz).

Le lendemain, le 20 april, a été présenté à l’Atelier Marcel Hastir un film documentaire réalisé par J.Barat à partir d’une série d’interviews de Zysman Wenig peu de temps avant sa mort. Le film « Je reviendrai » retrace  l’histoire de cet homme qui, survivant sa déportation à Auschwitz, à vécu pendant son siècle d’existence l’indicible et se retourne à cet âge avancé sur ce qu’a été sa vie. 

 

Lors de cette soirée pour la mémoire et le rejet de l’insupportable, le réalisateur Jean Barat, en présence du fils de Zysman, Jacques Wenig, a lu en introduction de son film des passages des Lettres écrites par Zysman à son épouse Khayè :  Le 14 mai 1941, 1 700 juifs arrêtés pendant la Rafle du Billet vert sont internés au camp de Pithiviers, dans le Loiret. Parmi eux, Zysman Wenig. Ce jeune tailleur juif d’origine polonaise va y rester plus d’un an dans l’ignorance totale du sort qui lui est réservé… avant d’être déporté à Auschwitz. Tout au long de sa captivité sur le sol français, Zysman écrit à Khayè, sa femme, « sa chère âme lumineuse », ainsi qu’à quelques proches. À côté des missives en français censurées, il envoie des lettres clandestines en yiddish. Il y clame l’amour absolu qu’il porte à sa femme et y raconte le quotidien, les désirs et l’espoir… Inlassablement, au fil des pages, il tente de transmettre à son épouse sa formidable envie de vivre, sa détermination et son courage. Zysman ne se berce pourtant pas d’illusions : ses lettres sont traversées à de nombreuses reprises d’éclairs déchirants de lucidité, où il pressent toute l’horreur et l’ampleur du projet d’extermination nazi qui se met alors en place. Tout comme le testament de Khayè qui suit ses lettres en deuxième partie du livre. Hospitalisée à la Salpêtrière en 1942, Khayè adresse un court texte (son « testament ») à ses enfants et aux générations futures, étonnant d’acuité et de clairvoyance, et qui fait le lien entre les lettres intimes, humaines de Zysman et notre époque pour inscrire l’ouvrage dans une troublante modernité. 

Après la projection du film, Jean Barat, le réalisateur,  et Jacques Wenig, le fils de Zysman et Khayé, se sont adressé au public pour raconter la génèse à la fois du film documentaire et du livre publiant les lettres de Zysman à son épouse et le testament de Khayé. Le public, très touché, a eu la chance de s’entrentenir avec Jacques Wenig et Jean Barat autour du « verre de l’amitié ».

Karin von Steinburg, en contact avec Jean Giot, Jacques Wenig et Jean Barat, avait pu organiser cette rencontre mémorable à l’ Atelier, soirée qui avait suivi celle initée par la Fondation Auschwitz au Cinéma Aventure. Voici l’exposé qu’elle a tenue à cette première soirée au Cinéma:

« L’Atelier transmet la mémoire »

Je remercie la Fondation Auschwitz  de m’avoir invitée à cet événement destiné à commémorer le 75e anniversaire  du soulèvement du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943,  pour vous parler de l’artiste, peintre  et résistant Marcel Hastir et de son lien avec  l’action menée aussi le 19 avril 1943  pour arrêter le XXème convoi en partance de Malines pour Auschwitz .

En effet , le  hasard  du calendrier a créé un lien entre ces deux actions.

MH : Qui était-ce ?,

MH, Belge d’origine plutôt modeste,  né en 1906 et décédé en 2011 à l’âge vénérable  de 105 ans ! était une personnalité à de multiples facettes :

-Artiste peintre,  professeur de dessin et  restaurateur de tableaux ,

 -mais aussi grand mélomane et connaisseur de musique ,

– homme de pensée, humaniste, ouvert à la modernité

-et- last not least RESISTANT.

a)Dès 1935 il emménage et installe son atelier au 51 rue du Commerce à BX , dans une maison des années 1860, un des derniers vestiges du Quartier Léopold d’antan : siège de la société théosophique belge, dont il est membre. Il y crée presque toute son œuvre et dès les débuts il y organise des concerts pour promouvoir de jeunes musiciens, dont certains sont devenus très célèbres : A. Grumiaux, L.  Bobesco, C. Van Neste, plus tard J. Brel, Barbara et bien d’autres.

b)En tant que théosophe et admirateur du philosophe indien Krishnamurti, il y organise régulièrement des conférences sur des thèmes philosophiques et religieux  qui attirent  de jeunes intellectuels , notamment Youra Livchitz et Jean Franklemon  , deux des auteurs de l’attaque du XXe convoi, auquel nous reviendrons.

Plus tard, il offre  aussi une tribune à des penseurs et hommes d’action tels que Lanza del Vasto, le Père Pire et l’Abbé Pierre,à des femmes d’exception telles qu’Alexandra David-Néel, à des précurseurs de l’idée européenne tels Henri Brugmans.

En somme, son Atelier était un lieu de rencontre d’artistes, d’intellectuels, d’esprits libéraux et tolérants .

MH Résistant :

Quand les Allemands envahissent la Belgique, MH participe à l’exode vers le Sud de la France,  mais revient en 1941 alors que la Société théosophique avait été fermée par l’occupant et que la maison risquait d’être réquisitionnée.

Mais MH, débrouillard et doté d’un vrai talent pour entretenir des contacts souvent utiles, par un habile subterfuge,  obtient des forces d’occupation  la permission de donner dans son atelier des cours de dessin et de peinture. Mais en réalité, cette « École de dessin et de peinture » est une façade qui donne abri à de jeunes gens en danger de persécution et de déportation, voire à des résistants. Marcel Hastir falsifie des papiers d’identité pour faciliter des fuites ( il avait appris cela durant l’exode). Il permet que des tracts anti-nazis soient tirés sur sa ronéo, qui d’ailleurs se trouve toujours dans la salle de l’Atelier !

Kaja Kengen, que nous connaissons très bien, une juive allemande émigrée en Belgique à la montée du nazisme en  Allemagne , et qui fréquentait l’Atelier à cette époque,  dans un témoignage  a décrit très bien ce lieu sous l’Occupation , je cite :

«…, nous bravions le couvre-feu, sachant que nous trouverions là quelques heures d’oubli. Oubli de la chape de l’occupation, des rafles, de l’illégalité, du souci terre à terre de la survie quotidienne. On était « chez Hastir » et son entourage, tout ce que Bruxelles comptait encore de bohême…et on y goûtait pleinement la joie de redécouvrir l’art et la culture. »

D’ailleurs l’adresse 51 rue du Commerce était bien connue des détenus au fort de Breendonk. On se la passait pour le cas où on parviendrait à sortir de cet enfer.

Venons en au lien  avec l’arrêt du XXe convoi  et ses acteurs :

Youra Livchitz que j’ai mentionné plus haut, était  un jeune médecin juif, dont la famille est originaire de Bessarabie (République de Moldavie aujourd’hui).  Il était  interdit d’exercer la profession depuis 1942, par une ordonnance l’occupant  . Il gagne sa vie comme représentant d’une société pharmaceutique.

Tout  comme  son frère ainé Alexandre,  il est  membre de la résistance organisée.   Avec sa mère Rachel, théosophe et bien introduite dans ce milieu, et son frère  Alexandre iI fréquentait l’Atelier, y posait comme modèle pour la forme, mais travaillant également pour le service de renseignement britannique, entre autres,il y écoute la BBC et traduit et transcrit  les messages pour Radio Moscou. En permettant cela, Marcel Hastir court des risques énormes, car l’antenne belge du Ministère de la propagande de Goebbels se trouve à quelques pas de l’Atelier dans la rue du Commerce !

A l’origine du projet d’attaquer un convoi de déportation se trouvent des membres du Comité de Défense des Juifs, notamment Hertz Jospa, qui  eux toutefois considèrent trop grands les risques. Les membres de la résistance armée, le Groupe G, déclinent également.  Youra Livchitz convancu par contre, s’empare du projet  et  parvient à  y associer  deux anciens  camarades de lycée : Jean Franklemon qu’il  rencontre chez Marcel Hastir, et Robert Maistriau.

Jean Franklemon ,jeune communiste militant ,qui a participé à la guerre d’Espagne et dont la  famille cache un enfant juif, est musicien, directeur d’une troupe de théâtre « Les Comédiens routiers ». Il  fréquente  aussi l’Atelier où il répète avec sa troupe.

Puis Robert Maistriau, étudiant à l’Université libre de Bruxelles. Son père, médecin militaire , admirateur de la culture allemande, mais qui suite à l’expérience de la 1er guerre mondiale, l’élève dans la défiance du peuple allemand. Il dit à Robert : « Tu dois apprendre l ’allemand parce que c’est la langue de l‘ennemi ».

Robert, sans aucun lien avec la résistance à ce moment- là, adhère pourtant au projet parce qu’ « il faut faire quelque chose ».

Et l’attaque est mise au point précisément dans l’Atelier de Marcel Hastir.

Ainsi, ces trois jeunes gens ,après avoir récolté des billets de 50 ou 100 francs pour les distribuer à ceux qui parviendraient à se sauver du train de la mort,  passent  à l’action dans la nuit du 19 avril 1943, munis seulement de moyens rudimentaires :un revolver, une lampe de tempête et une tenaille pour arrêter ce xxe convoi en partance de Malines vers Auschwitz avec environ 1600 déportés à bord, le plus jeune un bébé de 6 semaines ! C’est une nuit très claire et le danger est d’autant plus grand que les Allemands fassent échouer l’action.  Mais non loin de Malines, près de Boortmerbeek, il parviennent à arrêter le train et 17 personnes peuvent miraculeusement  sauter du train, certaines desquelles nous avons pu connaitre quand nous avons pris en main l’Atelier Marcel Hastir, comme S. Gronowski, enfant de 11 ans à l’époque, l’infirmière et résistante Régine Krochmal, Jacques Grauwels, père du flûtiste belge Marc Grauwels.

Il y a une fusillade et quelques blessés, mais dans l’ensemble l’action réussit. Puis, le train – avec la complicité du courageux machiniste qui a compris ce qui se passe – continue à rouler lentement et jusqu’à la frontière allemande 230 autres déportés parviennent à s’évader aussi. Certains ont été tués , d’autres repris par la suite et déportés à Auschwitz. Mais un très grand nombre échappa à la mort.

Comme vous voyez, c’est une vraie prouesse , un acte vraiment unique opposé à la barbarie nazie.

Que sont devenus les trois acteurs après cette attaque?

Youra Livchitz  continue ses actions dans la résistance, est dénoncé et arrêté à deux reprises par la Gestapo. Son frère subit le même destin. Tous deux ils  furent condamnés à mort et exécutés comme otages choisis  au Tir National à Schaerbeek début 1944 ,à deux semaines d’intervalle. Youra et son frère Alexandre ont laissé chacun une lettre très digne et émouvante à leur mère Rachel, avant d’avancer la tête haute vers la mort. Il y a quelques années, un pavé de mémoire a été placé devant la maison de leur mère Rachel à l’avenue Brugmann.

Robert Maistriau faillit être arrêté mais parvient à se cacher, il s’engage  dans le Groupe G, est arrêté plusieurs fois, à la fin déporté à Buchenwald, puis à Dora et   Bergen-Belsen où il est libéré par les Anglais. Il regagne la Belgique qu’il quitte en 1949 pour le Congo où il devient éléveur de bétail, plante une forêt dans une zone aride, crée une école pour les locaux. Après 40 ans il rentre en Belgique où il décède en 2008.

En reconnaissance de son action durant la 2e guerre mondiale il a reçu le titre de Juste parmi les Nations à Yad Vashem.

Il est citoyen d’honneur de sa commune WSLambert où une école porte son nom.

Nous avons eu la chance de le connaitre, bénéficier de ses témoignages – marqués d’une grande modestie- et de l’accompagner  jusqu’à son décès. A l’ initiative d’un de nos camarades de l’Atelier Marcel Hastir une Fondation a été créé, la Fondation Robert  Maistriau qui poursuit son œuvre au Congo.

Jean Franklemon :à  la suite de l’attaque, il est  arrêté et transféré à Breendonk, puis à la prison de Saint-Gilles4. Il survit  néanmoins à la guerre et  part en République démocratique allemande où il décède en 1977 . Nous avons récemment appris qu’il repose dans un cimetière de l’ancienne Berlin-Est.

En résumé, on peut donc dire que Marcel Hastir, tout en n’étant pas un résistant strictu sensu, était résistant de par son courage civique, son esprit tolérant et ouvert , son humanisme , qualités précieuses surtout dans cette sombre période de l’histoire du XXe siècle. Et c’est ainsi que son nom et sa contribution resteront liés pour toujours à cette attaque du xxe convoi.

Et  c’est en reconnaissance de son attitude exemplaire sous l’Occupation  que le CCLJ lui a décerné en 2008 le titre de «  Mensch de l’année » ( homme vrai, juste, intègre).

Un autre grand symbole de sa générosité et de son humanisme : Marcel Hastir repose dans un caveau au cimetière d’Ixelles à côté de son ami, l’écrivain juif allemand Carl Sternheim, exilé en Belgique et à qui il a porté secours jusqu’au  décès de celui-ci en 1943.

Et nous considérons comme une grande chance le fait d’avoir pu connaitre encore des témoins de cette époque, tels  Kaja Kengen  et des rescapés de ce train de la mort comme, Régine Krochmal, Simon Gronowski et d’autres ,  de même qu’une série d’enfants cachés qui fréquentent notre Atelier. Par leur vécu et leur courage ils nous donnent une formidable leçon de vie . Et nous ne pouvons qu’adhérer à la maxime de l’ancienne l’infirmière  et résistante Régine Krochmal, décédée il y a quelques années :

« « La position, l’appartenance  à un groupe, la religion, la nationalité, tout cela compte si  peu, l’essentiel vient du cœur ».

Avant de conclure, permettez-moi quelques mots sur l’asbl AMH. Cette association est  hélas trop peu connue. L’ l’équipe actuelle l’a  découverte en 2002 grâce à l’excellent  livre « Les rebelles silencieux » de Marion Schreiber consacré à l’histoire de l’attaque du 20e convoi ». et elle a pu sauver in extremis le bâtiment , voué à la démolition en 2002.  L’asbl   existe  depuis 1949, appelée à ses débuts « Maison des arts coordonnées ». Des milliers de concerts et autres activités culturelles y ont eu lieu jusqu’à présent. Elle a été un des centres majeurs de la vie culturelle bruxelloise après la guerre jusqu’aux années 90.  Les bénévoles qui la gèrent actuellement, de même que la Fondation créée en 2010 selon le souhait de Marcel Hastir , et à laquelle il  a légué toutes  ses œuvres et son modeste patrimoine ,poursuivent avec engagement et passion l’œuvre de MH , fidèles à son esprit de tolérance et d’ouverture: en tant que lieu d’art, de culture et de mémoire, comme c’est d’ailleurs inscrit dans nos statuts.

Et la transmission de la mémoire aux générations futures – plus nécessaire que jamais à l’heure actuelle –  nous tient particulièrement à cœur.

C’est pourquoi chaque année, notamment  autour de la date symbolique du  19 avril 1943, nous organisons un ou plusieurs événements sur ce thème. 

Et je vous profite pour vous inviter chaleureusement à assister demain soir à 20h à l’Atelier à un montage-lecture et à la projection d’un documentaire exceptionnel sur Zysman Wenig ,un rescapé d’Auschwitz mort à 100 ans.  Son fils, enfant caché à l’époque, et le réalisateur seront présents. – Merci ! »

Fotos de la soirée « Lettres à Khayé » avec Jacques Wenig et Jean Barat